Dentistes, coiffeurs et courtiers immobiliers : les champions du bonheur au travail

Dentistes, coiffeurs et courtiers immobiliers : les champions du bonheur au travail

Même si la nouvelle risque d’en surprendre plus d’un, les coiffeurs figurent au troisième rang du tout nouveau palmarès de l’Indice de bonheur Léger au travail. Basé sur les réponses à un questionnaire en ligne rempli par 17 000 Québécois, il présente un classement du bonheur selon les professions. En plus de piquer la curiosité, il peut donner matière à réfléchir aux travailleurs autant qu’aux dirigeants d’organisation.

Le bien-être des employés est en effet devenu une obsession dans les entreprises depuis que s’accumulent les études démontrant que le bonheur rend plus productif. Une véritable industrie du bonheur en est d’ailleurs née : des jeunes pousses vendent des logiciels pour le mesurer, des consultants offrent des solutions personnalisées pour l’améliorer, des conférenciers proposent des séminaires pour le décortiquer.

« Auparavant, ce qu’on mesurait, c’était la satisfaction au travail ; durant les cinq dernières années, c’était l’engagement au travail ; et maintenant, c’est le bonheur au travail », dit le président fondateur de la maison de sondage, Jean-Marc Léger.

Les patrons et les directeurs des ressources humaines commencent enfin à comprendre qu’il ne suffit pas d’offrir des bonbons à volonté ou d’installer une table de baby-foot pour instiller de la bonne humeur dans un bureau. La nature des tâches et le sentiment de compétence sont bien plus efficaces pour faire bouger l’aiguille sur le baromètre du bonheur.

C’est d’ailleurs l’un des messages clés de la dernière enquête annuelle du cabinet-conseil Deloitte sur les tendances mondiales en ressources humaines. Pour créer une expérience de travail positive et motivante, le plus important, c’est le travail lui-même !

De la satisfaction au bonheur

« Les entreprises doivent cesser de concevoir l’expérience au travail en fonction de récompenses, d’avantages sociaux ou même de soutien offert aux employés, et plutôt s’assurer que chaque personne occupe un poste qui lui correspond et qui a du sens à ses yeux — et ce, pour tous les employés de l’entreprise », écrivent les analystes de Deloitte.

L’indice de bonheur au travail global moyen des Québécois est de 72,64. Sachant qu’une personne qui vivrait le nirvana au boulot aurait un indice de 100, ce résultat n’est pas si mal… mais il n’a rien d’extraordinaire non plus.

Il reste du chemin à faire puisque, parmi les 10 000 responsables de ressources humaines de 119 pays qui ont répondu à l’enquête de Deloitte, seulement la moitié pensent que les travailleurs de leur organisation sont satisfaits de leur poste ! Les autres savent que les employés de leur entreprise vivent des insatisfactions, que ce soit en matière de tâches à accomplir, d’outils, d’autonomie ou de charge de travail. Cela fait beaucoup de monde mécontent.

C’est la réalité que semble avoir saisie le sondage Léger : l’indice de bonheur au travail global moyen des Québécois est de 72,64. Sachant qu’une personne qui vivrait le nirvana au boulot aurait un indice de 100, ce résultat n’est pas si mal… mais il n’a rien d’extraordinaire non plus.

Le niveau de bonheur déclaré par les chauffeurs, les caissiers ou les agents correctionnels, entre autres, plombe la moyenne. La faible autonomie décisionnelle dont ils disposent et les difficiles conditions d’exercice de leur métier sont bien sûr en cause. Autre exemple frappant : « Alors que les médecins figurent très haut dans le palmarès, les infirmières se trouvent plutôt bas, notamment en raison du peu de reconnaissance qu’elles obtiennent », souligne Pierre Côté, concepteur de l’indice du bonheur.

Ce consultant en marketing et communication, auteur et conférencier a d’abord mis au point un indice du bonheur dans la vie en 2006, l’Indice relatif de bonheur (devenu l’Indice de bonheur Léger l’an dernier), avant de concevoir un indice mesurant plus exactement le bonheur au travail.

Six facteurs qui ont le plus d’influence sur le bonheur au travail, selon  Léger

  • la réalisation de soi
  • les relations de travail avec les collègues et le supérieur immédiat
  • la reconnaissance offerte par l’employeur
  • la responsabilisation (les responsabilités qui nous sont confiées)
  • la rémunération
  • le sentiment d’appartenance envers l’organisation

« Il y en a d’autres, mais ce sont les plus fondamentaux, dit-il. La réalisation de soi, c’est le premier facteur d’influence du bonheur au travail, mais aussi dans la vie. C’est essentiel. » L’algorithme de Léger donne d’ailleurs plus de poids à cet élément dans le calcul de l’indice.

Un emploi a beau être payant, il ne nous rendra pas heureux s’il ne nous permet pas de mettre à profit notre expérience et de nous épanouir dans des tâches valorisantes et utiles.

Professeur à la London School of Economics, David Graeber a documenté le phénomène des « emplois à la con » dans le livre Bullshit Jobs, rapidement devenu un best-seller après sa publication en 2018. Cet universitaire, à la fois anthropologue et économiste, soutient que le capitalisme moderne a engendré par milliers des emplois vides de sens, autant dans les entreprises privées que dans les services publics. Des emplois de commis et de gratte-papier, mais aussi des postes de cadres intermédiaires ou d’analystes, condamnés à produire des rapports ou à pondre des stratégies qui ne serviront à rien, à part peut-être faire l’objet d’une jolie présentation PowerPoint que le vice-président pourra montrer en réunion.

« Comment s’étonner que cela engendre de la rage et de l’aigreur ? » demande David Graeber. Dans certains cas, cela mène tout bonnement à la dépression. Et pourquoi donc le système capitaliste, réputé efficace, entretient-il une telle situation ? Parce que ces gens sont très occupés, gagnent de bons salaires et ont des tas de besoins (vêtements, dîners d’affaires), une formule éprouvée pour maintenir les fondements de la société de consommation, analyse le professeur.

Des réserves

Les purs et durs de la science du bonheur ont néanmoins des réserves par rapport à un tel exercice de classement par professions. C’est le cas de Jacques Forest, psychologue organisationnel, conseiller en ressources humaines agréé et chercheur en psychologie du travail à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). « Ce n’est pas la profession qui amène le bien-être psychologique, ce sont les conditions dans lesquelles on l’exerce », dit-il.

L’être humain doit satisfaire trois besoins psychologiques innés et universels. Si vous obtenez ces “vitamines psychologiques” tous les jours, vous vous sentirez bien, que vous soyez l’astronaute David Saint-Jacques ou un col bleu », explique-t-il. De nombreuses études publiées dans des revues scientifiques l’ont prouvé, dont une basée sur un échantillon de 60 800 répondants dans 123 pays tiré de l’enquête World Poll, que mène en continu la maison de sondage Gallup.

Ces trois besoins essentiels sont — roulement de tambour — le besoin d’autonomie, c’est-à-dire se sentir authentique et libre, pouvoir agir selon ses valeurs et avoir une marge de manœuvre ; le besoin de compétence, qui donne le sentiment d’être efficace et de pouvoir surmonter les défis ; et finalement, le besoin d’affiliation sociale, qui consiste à entretenir des relations interpersonnelles chaleureuses et bénéfiques.

C’est sans doute cela, le secret du bonheur au travail : trouver un emploi qui nous ressemble. Peu importe sa place au palmarès.

Source

En traitement... Attendez s'il vous plaît
Please don't refresh or leave this page